LA GOT, UN JEU DE BATON PERCHERON

 

En 1861 Prosper VALLERANCE publiait ses « Curiosités percheronnes et beauceronnes ; le clergé, la bourgeoisie, le peuple, l’ancien régime et les idées nouvelles ». Ce livre renferme la description précise d’un jeu qui se pratiquait avec des bâtons : la got.

 

Il existe dans le Perche un jeu d’exercice auquel, pendant la récréation, se livrent les écoliers, et pour lesquels il a, quoique assez dangereux, beaucoup d’attrait. On le nomme « la got » (1). Voici en quoi il consiste.

Plusieurs enfants, et même quelquefois des jeunes gens d’une vingtaine d’années, se réunissent et conviennent de jouer à la got. Ils se munissent d’une boule, le plus souvent d’une bonde de tonneau, faute de boule, et de chacun un bâton. On tire au sort pour savoir quel sera le « trimeux » ou les « trimeux », et quels seront les « gotteux ». Il y a ordinairement un trimeux sur quatre ou cinq joueurs. Pour un plus grand nombre, il y a plusieurs trimeux et par conséquent aussi plusieurs gots.

Lorsque le sort a décidé à quel parti appartiendraient chaque joueur, on creuse dans un lieu, uni autant que possible, ordinairement une prairie, un trou un peu moins large et surtout beaucoup moins profond que le fond d’un chapeau. Ce trou se nomme la « grand’mère ». Autour de ce trou, à la distance de la longueur d’un bâton, à près de celui-ci, on en creuse autant d’autres plus petits qu’il y a de gotteux, et dans lesquels chacun de ceux-ci placent le bout de leur bâton, d’où une fois le jeu commencé il ne faut pas le sortir, parce que pendant qu’il serait vide un « trimeux » pourrait s’en emparer, ce qui obligerait celui qui en était possesseur à trimer à son tour. On donne à ces petits trous le nom de « kio » ou « quio » (2).

Chacun étant à son poste, les gotteux et les trimeux, on place la got sur le bord de la grand’mère, et un vigoureux coup de bâton de l’un des gotteux l’envoie aussi loin que possible ; le trimeux doit alors courir à sa recherche pour la ramener à coups de bâton près du jeu, et toujours à coups de bâton essayer de la faire pénétrer dans la grand’mère, ce que les gotteux doivent éviter avec soin en la repoussant également à coups de bâton ; lorsque celle-ci approche ainsi des gotteux, le jeu devient très animé, car avant de donner à la got son coup de bâton pour la renvoyer au loin, le gotteux doit veiller à ce que le trimeux ne se saisisse pas de son kio, car il devrait prendre la place de ce dernier et trimer à son tour.

Lorsque le trimeux ou l’un des trimeux parvient à faire pénétrer la got ou l’une d’elles, s’il y en a plusieurs dans la grand’mère, il se fait alors un grand brouhaha et un grand mouvement, chacun crie : « ourli, ourli, ourli », à plusieurs reprises et s’empresse de changer de kio. Si dans ce grand mouvement le trimeux ou les trimeux parviennent à se saisir d’un kio pendant qu’il n’est pas occupé, celui qui n’a pas réussi à s’en procurer un pendant que le changement s’est opéré, prend la place du trimeux et le trimeux devient gotteux.

Il arrive parfois que la got est envoyée si loin qu’on la perd de vue, et lorsque le trimeux ne peut la trouver, il crie aux gotteux de venir la chercher ; chaque gotteux doit alors dire : « Je pourris » (neutralise) mon kio pour aller chercher manigot (3).

Les gotteux doivent être alors très circonspects, parce que quelquefois cette perte de la got n’est que feinte, et n’est annoncée par le trimeux, comme perdue, que pour éloigner les gotteux de leurs kios ; parce que dès qu’elle est retrouvée et que le trimeux a pu la toucher de son bâton, il a droit de concourir comme les autres à se saisir d’un kio, de sorte que celui qui arrive le dernier au jeu prend la place du trimeux (4).

Mais si c’est un gotteux qui la découvre le premier, comme il lui applique ordinairement un vigoureux coup de bâton pour la renvoyer plus loin, où le trimeux est obligé de l’aller chercher pour la ramener vers la grand’mère, toujours avec son bâton, il arrive souvent aussi qu’il est de bonne foi, car lorsqu’il a annoncé que la got est égarée, il doit au moins une fois la toucher de son bâton avant de pouvoir concourir avec les autres à se saisir d’un kio. Il n’est donc pas toujours de son intérêt d’amener les gotteux vers la got.

(1) On nous dit que ce jeu est connu dans le Maine sous le nom de « la margot », et Paris sous le nom de « bâtonnet ».

(2) Sans doute un diminutif de petit, petiot, p’tiot, p’quio. De là, qui ou kio. De sorte que nous pensons qu’on pourrait aussi donner à ce jeu le nom de : jeu de la grand’mère et de ses petits ou p’quios.

(3) La got prend dans cette circonstance seulement, comme familièrement, le nom de manigot ou de ma nigot, c’est-à-dire ma chère got. C’est comme un petit nom d’amitié qu’on lui donne.

(4) Après que le trimeux a annoncé que la got est égarée, dès qu’il est parvenu à la toucher, les kios sont déneutralisés (dépourris).

Nota : C’est de gotteux que doit venir le verbe français « dégotter », c’est-à-dire enlever la place de quelqu’un, le débusquer ; le trimeux prend, se saisit de la place du gotteux, le dégotte et l’envoie trimer à sa place. Les jeux sont donc bons aussi à étudier, non seulement sous le rapport des moeurs, mais encore sous le rapport du langage. Nous supposons que le mot « ourli » signifie au relais ou relais, ou relis ; « au » se prononce toujours « ou », comme dans cette circonstance : – Et où donc que tu vas ? – Je vas ou Queulin, au lieu de : Je vais au Thieulin. »

VALLERANCE, dans sa note 1, signale qu’à Paris ce jeu est appelé « bâtonnet », mais il ne sembla pas tout à fait identique, à en juger par la description que nous en avions donnée dans l’article Les jeux du bâtonnet et du bilboquet.

Article rédigé par Laurent Bastard,

 

 

Extrait de la Bibliothèque de ressources historiques, culturelles, artistiques, littéraires, sportives…sur la canne et le bâton, en France et dans le monde…

29.06.2014

http://www.crcb.org/la-got-un-jeu-de-baton-percheron/.html